Clivage et fonctionnement borderline : quand l’être aimé devient soudainement « mauvais »
- Charles CROUZAT

- 18 juil.
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 heures
Il y a des ruptures qui ressemblent à un accident de voiture. Un instant plus tôt, tout allait bien, ou du moins, allait. L'instant d'après, le visage aimé a changé de forme. La voix a changé de texture. La présence appuyée devient soudainement absente. Et une phrase, une seule, a suffi à faire basculer un amour en champ de bataille.
« J’ai parfois l’impression de ne pas réussir à te rendre heureuse. »
Une phrase de ce type, prononcée dans la fatigue, la tristesse ou simplement dans la maladresse d’un échange amoureux, peut parfois toucher quelque chose de beaucoup plus profond que son sens littéral. Non parce qu’elle serait objectivement violente, mais parce qu’elle peut venir rencontrer une vulnérabilité ancienne : la peur de décevoir, de ne pas être suffisamment aimable, ou de finir par être abandonné.
Cet article ne cherche pas à poser un diagnostic sur une personne ou à expliquer une histoire singulière. Il s’intéresse à certains mécanismes - clivage, perte momentanée de mentalisation, vécu persécutoire, retournement de l’image de l’autre - que l’on rencontre notamment dans les fonctionnements état-limite, mais qui peuvent également apparaître, à des degrés divers, chez des personnes ne présentant aucun trouble de la personnalité.
Comprendre ces mécanismes ne donne par ailleurs jamais accès à la vérité intérieure d'une autre personne : aucune théorie psychologique ne permet de savoir, de l'extérieur, ce qu'un individu singulier a réellement ressenti, pensé ou voulu dans une relation.
Cet article s'adresse à deux publics à la fois : ceux qui reconnaissent, en eux, ce mécanisme de bascule brutale, et ceux qui aiment quelqu'un chez qui ce mécanisme existe, et qui se retrouvent, sidérés, à regarder un amour se transformer en accusation.

Qu'est-ce que le clivage borderline ?
Le clivage : quand l'esprit ne peut pas tenir les nuances
En psychologie clinique, le clivage (splitting) désigne un mécanisme de défense archaïque : l'incapacité, à un instant donné, à tenir ensemble les aspects positifs et négatifs d'une même personne. L'autre n'est plus perçu comme un être humain complexe, à la fois aimant et imparfait, il devient, temporairement, tout bon ou tout mauvais.
Ce mécanisme n’est pas un choix, ni une manipulation consciente. Il peut prendre le relais lorsque l’appareil psychique est débordé par une angoisse trop intense. Dans certains fonctionnements état-limite, cette vulnérabilité peut notamment concerner l’abandon, le rejet ou le sentiment de ne plus compter pour l’autre. Des signaux parfois minimes - une remarque, un silence, un changement dans la disponibilité de l’autre - peuvent alors acquérir une portée émotionnelle considérable.
Le partenaire, jusque-là fortement investi et parfois idéalisé - source de sécurité, de reconnaissance ou d’apaisement - peut alors être perçu tout autrement. Dans un mouvement de clivage, il peut momentanément apparaître comme dangereux ou malveillant, comme si certains signes jusque-là insignifiants révélaient soudainement un autre visage de lui. Cette perception peut s’imposer avec une grande force subjective, au point de rendre difficile l’accès aux représentations positives qui existaient encore peu auparavant.
Pourquoi ce mécanisme, si douloureux, protège-t-il ? C'est là tout le paradoxe du clivage. Si le partenaire restait perçu comme « tout bon » au moment même où l'angoisse d'abandon explose, la douleur serait probablement pire encore : on se sentirait rejeté par quelqu'un de bien, donc on serait soi-même la seule cause du problème, sans recours. En basculant l'autre du côté du « tout mauvais », le clivage opère un renversement de position : ce n'est plus « je suis abandonné par quelqu'un de bien », mais « je me protège d'un danger ». La colère et l'accusation deviennent, paradoxalement, plus supportables que l'effondrement dépressif qu'elles permettent d'éviter. On retrouve ici certains éléments décrits par Otto Kernberg dans ses travaux sur l’organisation limite de la personnalité : lorsque l’investissement affectif de l’autre devient particulièrement intense, toute menace pesant sur le lien peut provoquer des mouvements psychiques eux-mêmes très intenses, destinés à protéger le sujet d’un sentiment d’effondrement ou d’abandon.
Comprendre ce qui peut se jouer chez l’autre n’est toutefois qu’une partie du chemin. Une rupture particulièrement bouleversante peut aussi devenir l’occasion d’interroger ce qu’elle vient rencontrer dans notre propre histoire : notre rapport à l’abandon, au regard de l’autre, à la culpabilité, au besoin de réparer ou à la continuité du lien. C’est le déplacement que j’essaie de faire dans un texte beaucoup plus personnel : « Pourquoi ai-je autant souffert de cette rupture ? Ce qu’elle a révélé de mon fonctionnement psychique ».

Clivage et fonctionnement borderline : pourquoi ce mécanisme apparait-il ?
Une vulnérabilité qui peut longtemps rester invisible
Ce qui frappe parfois en amont de certaines crises, c’est le contraste. Une personne peut apparaître au quotidien stable, adaptée, performante socialement, drôle, séduisante ou particulièrement attentive aux autres, tout en fournissant intérieurement un effort considérable pour réguler ses émotions.
Certaines personnes décrivent elles-mêmes une forme de « masque » social : non pas un mensonge, mais une manière de préserver leur adaptation et de ne pas exposer leur vulnérabilité. Lorsque survient une situation affectivement très chargée, notamment dans l’intimité, cet équilibre peut devenir beaucoup plus difficile à maintenir.

L’organisation état-limite dans une perspective psychodynamique
Dans certains modèles psychodynamiques, notamment ceux issus des travaux de Kernberg, l’organisation état-limite désigne un niveau d’organisation de la personnalité distinct des organisations névrotiques et psychotiques. Cette notion ne se confond pas exactement avec le diagnostic psychiatrique contemporain de trouble de la personnalité borderline : elle décrit avant tout certaines modalités de fonctionnement psychique.
une identité instable, sensible au regard et à la présence de l'autre pour se sentir exister ;
une intolérance à l'ambivalence (la fameuse difficulté à tenir le « bon » et le « mauvais » ensemble) ;
une angoisse d'abandon massive, souvent disproportionnée par rapport au déclencheur objectif ;
une impulsivité émotionnelle, qui peut se traduire par des passages à l'acte relationnels (rupture brutale, accusations, fuite).
Cette dépendance particulière au regard et à la présence de l’autre peut également être pensée sous l’angle du narcissisme, au sens clinique du terme : non pas comme synonyme d’égocentrisme, mais comme ce qui participe à notre sentiment de valeur, de continuité et de solidité intérieure. Lorsque cette assise est fragile, on peut parler de blessure narcissique ou de faille narcissique. J’explore plus spécifiquement cette notion dans « La blessure narcissique, une part d’ombre difficile à accueillir ».
Ce n'est en aucun cas une question de « mauvaise volonté » ou de manipulation calculée, même si, vue de l'extérieur, la crise peut avoir cette apparence.
Un mot de prudence s'impose ici. Traverser un épisode de clivage, ponctuellement, sous le coup d'un stress relationnel majeur, ne signifie pas être atteint d'un trouble de la personnalité borderline installé. Beaucoup de personnes, sans structure limite dominante, peuvent connaître un mouvement de ce type dans un moment de vulnérabilité extrême. Le trouble, au sens clinique, suppose une répétition, une pervasivité (le mécanisme touche plusieurs domaines de la vie, pas seulement le couple) et une souffrance ou un dysfonctionnement significatifs et durables. Il est donc important, pour le lecteur qui se reconnaîtrait dans ces lignes, que ce soit pour lui-même ou pour observer un proche, de ne pas transformer cet article en outil de diagnostic à distance. Seul un professionnel, dans le cadre d'un vrai suivi, peut poser ce type d'évaluation avec la nuance qu'elle exige.

Quand le fonctionnement borderline entre en crise
Lorsque la crise éclate, elle peut prendre des colorations différentes, parfois combinées. J'en développe ici seulement deux, qui ne sont pas les seules possibilités à en croire les travaux de Vincent Estellon dans son ouvrage "Etats-limites" :
Une crise émotionnelle intense : le versant pseudo-névrotique
Le versant pseudo-névrotique, à tonalité hystérique : la crise peut s’exprimer dans une grande intensité émotionnelle, avec des pleurs, de la colère, des reproches ou une demande relationnelle particulièrement forte. Derrière ces manifestations peut notamment se trouver une tentative de retrouver de la sécurité dans le lien, d’obtenir une confirmation de l’attachement de l’autre ou, parfois, de prendre soi-même de la distance avant d’avoir à subir un rejet redouté.
Quand la peur transforme la perception de l'autre : le versant persécutoire
Le versant à tonalité persécutoire : dans certains moments de désorganisation émotionnelle intense, la perception des intentions de l’autre peut se modifier profondément. Des paroles ou des gestes initialement ambigus peuvent alors être ressentis comme menaçants, intrusifs ou malveillants. Il ne s’agit pas nécessairement d’une interprétation consciente ou volontaire : la peur peut momentanément organiser la perception de la relation et rendre extrêmement difficile l’accès à d’autres significations possibles.

Clivage borderline et rupture amoureuse : la sidération du partenaire
On parle beaucoup, en psychologie, de la souffrance de la personne à fonctionnement borderline. On parle beaucoup moins de celle qui aime cette personne et qui se retrouve, du jour au lendemain, transformée en monstre à ses yeux.
Cette expérience a un nom possible : la sidération. C'est un état de choc psychique, où l'esprit peine à intégrer ce qui se passe parce que cela ne colle avec aucun schéma logique disponible. Hier, on se sentait aimé. Aujourd’hui, on peut se sentir accusé, fui ou devenu inquiétant dans le regard de l’autre, sans parvenir à comprendre comment deux vécus de la même relation ont pu devenir aussi radicalement différents. La sidération naît aussi de cet écart : chacun peut alors faire l’expérience d’une réalité subjective qui lui paraît profondément vraie, tandis que celle de l’autre devient presque impossible à reconnaître.
Cette sidération s'accompagne fréquemment de tentations, qu'il est important de nommer pour pouvoir les tenir à distance.
Après une rupture soudaine : douter de soi et de toute la relation
La tentation de la dépression : se dire que si l’autre a pu changer de regard si vite, c’est que l’amour reçu n’était jamais réel, ou que l’on est soi-même responsable, fondamentalement défaillant. Ce glissement vers l’auto-accusation peut conduire celui qui reste à considérer le regard porté sur lui pendant la crise comme une vérité définitive sur ce qu’il est. Or le vécu exprimé dans un moment d’intense détresse psychique, aussi réel soit-il pour celui qui le traverse, ne peut à lui seul résumer toute une relation ni toute la réalité de celui qui en devient l’objet.
La tentation de diaboliser en retour : face à l'incompréhension et à la douleur, il est tentant de basculer soi-même dans une lecture toute noire de l'autre : « elle était folle », « il n'a jamais été sincère ». Cette réaction est humaine, et compréhensible comme mécanisme de protection. Mais elle referme la possibilité de comprendre ce qui s'est réellement joué, et elle empêche parfois le travail de deuil d'une relation qui, avant la crise, était bien réelle et bien vécue.
Le doute rétrospectif vient souvent hanter la période qui suit : « Est-ce que tout ce que nous avons vécu ensemble était faux ? » Lorsqu’une rupture survient dans un mouvement de clivage, le regard porté sur l’ensemble de la relation peut lui aussi se transformer. Pourtant, la souffrance ou la peur éprouvées au moment de la rupture peuvent être profondément réelles sans rendre nécessairement faux l’amour, la confiance ou les moments heureux qui avaient existé auparavant. Plusieurs vécus d’une même histoire peuvent ainsi coexister sans que l’un suffise à effacer entièrement l’autre.
Lorsque cette rupture laisse des manifestations de nature traumatique, un accompagnement psychothérapeutique peut aider à élaborer et à retraiter ce qui a été vécu. L’EMDR peut notamment constituer une approche pertinente lorsque certains souvenirs de la rupture demeurent particulièrement envahissants ou chargés émotionnellement. Vous pouvez en savoir sur l'EMDR à Lille.
Lorsque ce retournement ne provoque plus seulement de l’incompréhension mais vient atteindre l’image que l’on possède de soi - jusqu’à se demander comment on a pu devenir « mauvais » ou dangereux dans le regard de l’être aimé - la rupture peut prendre une dimension profondément traumatique. J’explore plus précisément cette blessure narcissique et cette perte de soi après une rupture dans l’article : Quand on devient « le monstre » dans le regard de l’autre.
Aimer sans devenir responsable de l'autre
La culpabilité de vouloir se protéger est un autre piège fréquent. Celui qui envisage de partir, ou simplement de prendre de la distance après une crise de ce type, ressent souvent une culpabilité disproportionnée, comme s'il abandonnait quelqu'un de malade, comme si vouloir se préserver équivalait à une trahison. Or reconnaître la souffrance de l'autre et reconnaître son propre besoin de sécurité ne sont pas incompatibles : on peut comprendre un mécanisme sans être tenu de rester exposé à ses effets.
Cela pose la question, parfois inconsciente, de la différence entre aimer et sauver. Il existe un risque, pour celui qui reste, de glisser progressivement d'une position d'amoureux à une position de sauveteur : rester non plus par désir partagé, mais par conviction que sa présence est la seule chose qui empêche l'autre de sombrer. Cette position, souvent animée par une réelle générosité, peut progressivement déséquilibrer la relation : l’un devient responsable de l’apaisement, de la sécurité ou de la stabilité émotionnelle de l’autre. Or une relation amoureuse ne peut durablement reposer sur cette répartition des rôles. Aimer quelqu’un ne signifie pas devenir responsable de sa régulation émotionnelle à sa place.

Comprendre le clivage sans diagnostiquer l'autre
Comprendre le clivage ne signifie pas nier la douleur de celui qui le subit, ni minimiser la responsabilité de chacun dans une relation. On peut à la fois reconnaître qu'un mécanisme psychique dépasse la personne qui le traverse, et reconnaître qu'il cause une souffrance réelle, parfois durable, chez celui qui en fait les frais.
Mais nommer certains des mécanismes qui ont pu être à l’œuvre - clivage, crise état-limite, retournement de l’objet idéal - peut offrir un ancrage à celui qui reste sidéré. Cela permet progressivement de sortir d’un face-à-face où chacun semble devoir choisir entre deux récits incompatibles, pour envisager quelque chose de plus complexe : un amour peut avoir réellement existé, deux personnes peuvent avoir profondément compté l’une pour l’autre, et leur rencontre avoir pourtant fini par réveiller des vulnérabilités, des peurs et des mouvements psychiques auxquels la relation n’a pas résisté.
Le clivage n’explique toutefois pas tout. Dans certaines relations, quelque chose de plus interactif peut se produire : chacun finit par réagir à la peur, aux projections et aux comportements de l’autre, jusqu’à parfois contribuer involontairement à produire ce qu’il redoutait. C’est cette dynamique que j’explore dans : Identification projective : quand nos peurs transforment la relation.

Consulter un psychologue pour le clivage et les relations borderline
Si vous vous reconnaissez dans certaines des dynamiques décrites dans cet article - que vous soyez vous-même confronté à des émotions relationnelles particulièrement intenses ou que vous tentiez de comprendre ce qui s’est joué dans une relation avec un proche - un accompagnement thérapeutique peut offrir un espace pour mettre des mots sur cette expérience, retrouver davantage de sécurité intérieure et interroger votre propre manière d’entrer en relation.
Charles Crouzat est psychologue à Lille et à Villeneuve-d’Ascq. Son intérêt pour les ruptures brutales, les phénomènes de clivage et les fonctionnements état-limite s'inscrit dans sa pratique clinique et dans ses recherches autour des dynamiques relationnelles et de la régulation émotionnelle.
Écrire constitue pour lui une manière de rendre accessibles certains mécanismes psychiques complexes, sans réduire celui qui souffre - ni celui qui l'accompagne - à un diagnostic ou à une lecture unique de ce qui s'est passé.
Vous pouvez prendre rendez-vous directement sur Doctolib.
Pour en savoir plus sur mon accompagnement des personnalités borderline, vous pouvez également consulter ma page consacrée au psychologue spécialisé dans le trouble borderline à Lille.
Vous souhaitez découvrir davantage mon approche ? Retrouvez la présentation de ma pratique sur ma page de psychologue à Lille.
Enfin, si les thèmes abordés dans cet article vous parlent, vous pourriez également être intéressé par mes contenus consacrés à l'hypersensibilité, notamment la page Psychologue hypersensibilité à Lille ainsi que l'article : Être hypersensible : trait de personnalité ou pathologie ?



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