Identification projective : quand nos peurs transforment la relation
- Charles CROUZAT

- 18 août
- 19 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 26 minutes
Il y a quelque chose de plus troublant encore que d’être mal compris par quelqu’un que j’aime. C’est de commencer à devenir, dans la relation, celui ou celle que l’autre croit voir.
Au début, je sais qui je suis. Je connais mes intentions. Je sais ce que j’ai voulu dire ou faire.
Puis le regard de l’autre change. Je découvre que ce que je pensais tendre a pu être vécu comme intrusif, que ce que je pensais rassurant a pu susciter de la peur. Deux expériences d’une même interaction commencent alors à s’éloigner l’une de l’autre.
Alors je tente d’expliquer. Mais mes explications inquiètent davantage.
Je tente de rassurer. Mais ma présence devient précisément ce dont l’autre veut se protéger.
Je voudrais réparer. Mais chaque tentative de réparation devient une nouvelle preuve que je ne respecte pas suffisamment sa distance.
Alors quelque chose commence à se produire en moi. Je doute. Je culpabilise. Je cherche. Je relis mes mots. Je reconstitue les scènes. Et une question finit par s’imposer : Et si j’étais réellement celui ou celle que l’autre voit en moi ?
Une dernière prudence est essentielle : les concepts d’identification projective, de clivage ou de mentalisation ne devraient jamais devenir des outils permettant d’expliquer l’autre à sa place. Appliqués rétrospectivement à une relation, ils restent des hypothèses de compréhension, non des vérités sur le fonctionnement psychique d’une personne absente. Ils peuvent surtout nous aider à interroger ce qui s’est produit dans la relation - et ce que nous-mêmes y avons engagé.

Qu'est-ce que l'identification projective ? Définition
Melanie Klein : expulser dans l’autre ce que je ne peux contenir en moi
Melanie Klein élabore le concept d’identification projective à partir de son travail sur les mécanismes schizoïdes. Dans sa conception première, il s’agit d’un processus essentiellement intrapsychique.
Certaines parties de moi sont tellement difficiles à supporter que je les clive et les expulse fantasmatiquement dans l’objet. Ma haine. Ma destructivité. Ma peur. Ma culpabilité. Mais aussi parfois ce qui est bon en moi. Mon amour. Ma capacité à réparer. Ma sécurité. L’objet extérieur devient alors le dépositaire d’une partie de mon monde interne.
Je ne me contente plus de penser que tu es dangereux. Je mets psychiquement le danger en toi. Et une fois qu’il est en toi, je peux commencer à organiser toute ma perception de la relation autour de ce danger. Je vais chercher les signes qui le confirment.
Ton insistance devient intrusion. Ton inquiétude devient surveillance. Ton désir de réparer devient incapacité à me laisser partir. Tes mots d’amour deviennent tentative de reprise de contrôle. Ton silence lui-même pourrait finir par devenir inquiétant : Pourquoi ne dit-il plus rien ? Ainsi, peu à peu, le monde extérieur épouse la forme de mon monde intérieur.
Mais cette première conception ne suffit pas encore à rendre compte de ce qui se passe entre deux êtres humains. Parce que l’autre existe. Et surtout parce que l’autre réagit.

Bion : je dépose en toi ce que je ne parviens pas encore à penser
Wilfred Bion va donner à l’intuition kleinienne une dimension profondément relationnelle.
L’identification projective n’est plus seulement comprise comme un mécanisme permettant de se débarrasser psychiquement de quelque chose. Elle peut aussi devenir une forme primitive de communication. Lorsque quelque chose est trop intense pour être pensé, je peux avoir besoin de le faire éprouver à quelqu’un d’autre.
Avant de pouvoir dire : « J’ai peur », je peux te faire sentir ma peur. Avant de pouvoir penser : « Je suis en colère », je peux faire surgir de la colère entre nous. Avant de pouvoir reconnaître : « J’ai peur que tu m’abandonnes », je peux provoquer une relation dans laquelle tu commences effectivement à vouloir partir.
Lorsque je redoute intensément quelque chose dans une relation, cette peur influence nécessairement ma manière d’entrer en lien. L’autre réagit à son tour à mes réactions, puis je réagis aux siennes. Une boucle peut ainsi se constituer dans laquelle il devient progressivement difficile de distinguer ce qui appartenait aux représentations initiales de chacun et ce que l’interaction a réellement produit entre nous.

Le contenant et le contenu
C’est ici qu’intervient l’une des idées de Bion qui me touche le plus : celle du contenant et du contenu.
Le petit enfant rencontre des expériences émotionnelles qu’il ne peut pas encore transformer seul en pensées. Quelque chose arrive. Une tension. Une terreur. Une sensation corporelle. Une détresse. Mais il ne peut pas encore se dire : « Je suis angoissé, cette angoisse passera, et je resterai entier lorsqu’elle sera terminée. » Il lui faut un autre psychisme.
Dans le modèle de Bion, la mère - plus largement, la fonction contenante - reçoit quelque chose de cette expérience primitive, la transforme par sa capacité de rêverie, puis la restitue sous une forme plus tolérable. Progressivement, l’enfant intériorise cette fonction. Il apprend à penser ce qu’autrefois il devait évacuer.
L’identification projective n’est donc pas nécessairement pathologique. Elle participe à la naissance même de la pensée.
Quelque chose devient problématique lorsque ce processus de transformation échoue. Je projette alors une expérience dans l’autre. L’autre ne parvient pas à la contenir. Il réagit. Il me la renvoie amplifiée. Je réagis à mon tour. Et ce qui aurait pu devenir pensée devient interaction.

Identification projective dans le couple : quand les peurs transforment la relation
Ce que je ne peux penser, nous allons peut-être le jouer
Voilà peut-être l’une des choses les plus fascinantes que la psychanalyse m’ait apprises. Ce que je ne peux pas symboliser, je risque de le mettre en scène.
Si je ne peux pas penser ma peur de l’abandon, je peux créer une relation saturée de rapprochements et d’éloignements. Si je ne peux pas penser ma peur de l’intrusion, je peux devenir extrêmement sensible au moindre rapprochement. Si je ne peux pas tolérer mon agressivité, je peux la rencontrer partout chez l’autre. Et si nous sommes deux à porter des blessures complémentaires, quelque chose peut s’emboîter.
J’ai peur que tu partes. Tu as peur que je m’approche. Alors tu t’éloignes. Je ressens ton éloignement comme la confirmation de ma peur. Je m’approche. Tu ressens mon rapprochement comme la confirmation de la tienne. Tu t’éloignes davantage. Je m’approche davantage.
Et bientôt nous possédons chacun les preuves dont nous avions besoin.
Tu m’abandonnes.
Tu m’envahis.
Qui a commencé ?
La question finit presque par ne plus avoir de sens.

le contre-transfert : ce que la relation me fait éprouver
J’ai longtemps pensé au contre-transfert comme à quelque chose appartenant essentiellement à la situation thérapeutique. Le patient parle. Le thérapeute ressent quelque chose. Et ce qu’il ressent peut devenir une source d’information sur ce qui se passe dans la relation.
Mais l’expérience amoureuse m’a fait comprendre de manière beaucoup plus viscérale ce que cette idée pouvait signifier.
Car parfois je ressens quelque chose avec une intensité qui me surprend. Une culpabilité immense. Une impression d’être mauvais. Le besoin presque compulsif de vouloir justifier ou rassurer. L’impression que je dois absolument réparer quelque chose. La peur d’avoir détruit quelqu’un. Ou au contraire une colère qui ne me ressemble pas. Une envie de fuir. Une sensation d’étouffement. Une impuissance.
Et si, plutôt que de demander immédiatement : « Pourquoi suis-je comme cela ? » je demandais également : « Qu’est-ce que cette relation me fait éprouver ? ». Non pour me déresponsabiliser. Mais pour penser. Parce que ce que je ressens m’appartient toujours en partie.
La projection ne transforme pas l’autre en marionnette. Elle rencontre quelque chose chez lui. Mes propres blessures. Mon histoire. Mes vulnérabilités. Mon désir de sauver. Ma peur de perdre. Mon besoin d’être reconnu comme quelqu’un de bon.
C’est précisément parce qu’il existe quelque chose en moi qui peut résonner que la projection peut trouver où se loger.

Exemple d'identification projective dans une relation
C’est probablement le point le plus difficile à comprendre. L’identification projective ne signifie pas simplement : « Tu imagines que je suis mauvais alors que je ne le suis pas. » Ce serait beaucoup trop confortable. Le processus devient réellement interpersonnel lorsque ma manière de réagir à ce qui est projeté en moi commence à modifier mon comportement.
Supposons que tu sois convaincu que je vais t’abandonner. Tu surveilles les signes de mon éloignement. Tu interprètes mes silences. Tu me demandes de te rassurer. Puis encore. Et encore.
Je me sens progressivement incapable de te rassurer suffisamment. Je me sens enfermé. Je commence à prendre de la distance. Et finalement je pars.
Ta peur n’était donc pas une description exacte de mon intention initiale. Mais elle a contribué à créer une interaction dans laquelle je suis finalement devenu celui qui abandonne.
Prenons maintenant l’inverse. Tu as peur que je t’envahisse. Je m’approche avec une intention affectueuse. Tu recules. Je ne comprends pas. Je cherche à te rassurer. Tu recules davantage. Je tente d’expliquer. Je reviens. Je veux réparer. Je cherche désespérément à retrouver le lien qui existait auparavant. Et je finis effectivement par devenir trop présent.
Alors tu peux me dire : « Tu vois bien que tu ne respectes pas ma distance. »
À ce stade, le sentiment d’intrusion de l’un et le constat que l’autre est devenu trop présent peuvent tous deux correspondre à quelque chose de réel. Mais observer la fin de la séquence ne suffit pas à expliquer comment les deux partenaires en sont progressivement arrivés là.
Une crainte initiale, quelle que soit la part de réalité qu’elle contenait au départ, peut modifier les interactions jusqu’à contribuer à produire une situation qui finit par lui ressembler.

Quand la peur contribue à produire ce qu’elle redoute
Ce mécanisme peut rappeler ce que la psychologie sociale appelle une prophétie autoréalisatrice : une anticipation initialement incertaine modifie les comportements d’une manière qui augmente la probabilité que ce qui était redouté finisse effectivement par se produire.
Mais l’identification projective va plus loin. Elle ne concerne pas seulement une croyance qui influence un comportement. Elle engage la manière dont un affect difficile à contenir peut être déposé dans la relation, éprouvé par l’autre, puis transformé en interaction.
J’ai peur que tu m’abandonnes. Je surveille alors davantage tes signes d’éloignement. Tu te sens observé ou sommé de me rassurer. Tu prends un peu d’air. Je perçois cette distance comme la preuve que j’avais raison. Mon angoisse augmente. Je te sollicite davantage. Tu t’éloignes davantage.
Ou inversement :
J’ai peur que tu m’envahisses. Je deviens extrêmement sensible à tes rapprochements. Je prends de la distance. Tu ne comprends pas cette disparition et cherches à rétablir le lien. Plus tu t’approches pour réparer, plus je ressens ton approche comme intrusive. Je m’éloigne encore. Ton angoisse augmente et tu reviens davantage.
À la fin, chacun possède des faits pour soutenir sa perception.
« Tu vois bien que tu m’abandonnes. »
« Tu vois bien que tu m’empêches de respirer. »
Et pourtant ces comportements observables à la fin de la séquence ne permettent pas nécessairement de comprendre ce qui existait au commencement.
C’est ce qui rend ces dynamiques si difficiles à démêler après coup. Chacun peut posséder une part de réalité sans qu’aucune des deux versions ne suffise, à elle seule, à raconter l’histoire.
La question thérapeutique devient alors moins : « Qui avait raison depuis le début ? » que : « Comment avons-nous progressivement contribué à créer entre nous une situation qui confirmait nos peurs respectives ? »

Identification projective et perte de confiance dans sa propre perception
Searles : lorsque je ne sais plus à quelle réalité me fier
C’est ici qu’Harold Searles devient particulièrement précieux. Dans L’effort pour rendre l’autre fou, publié en 1959 et traduit en français en 1965, Searles s’intéresse aux interactions susceptibles de contribuer à désorganiser chez l’autre son rapport à sa propre expérience.
L’expression « rendre l’autre fou » peut faire penser à une manipulation consciente. Mais ce serait réduire considérablement la richesse clinique de son propos. Ce qui m’intéresse davantage est l’expérience subjective qui apparaît lorsque les messages relationnels deviennent profondément incompatibles.
Je vis quelque chose. Tu m’affirmes que ce que je vis signifie autre chose.
Je me souviens d’une relation. Tu me renvoies progressivement une représentation de cette relation que je ne reconnais plus.
Je sais ce que j’ai voulu dire. Mais je découvre que mes paroles ont été vécues dans une signification presque inverse.
Alors je commence à perdre confiance dans ma propre perception.

"Peut-être suis-je fou" : quand le doute s'installe
Cette pensée peut apparaître. Pas nécessairement sous cette forme consciente. Mais quelque chose s’en approche : Peut-être que je ne vois pas ce que je suis. Peut-être que mes intentions ne valent rien. Peut-être que j’ai été dangereux sans jamais m’en rendre compte. Peut-être que tout ce que je croyais tendre était violent.
Alors je retourne dans le passé. Je relis. Je vérifie. Je demande à d’autres. Je cherche dans la psychologie. Je cherche dans la psychanalyse. Je cherche dans mon enfance. Je cherche dans mes propres blessures. Je cherche presque désespérément qui je suis réellement.
Et c’est peut-être là que l’expérience devient traumatique. Parce que je n’ai pas seulement perdu quelqu’un. J’ai momentanément perdu confiance dans mon propre appareil de perception.
Lorsque cette déstabilisation persiste après la rupture, elle peut toucher beaucoup plus profondément l’identité, l’estime de soi et la confiance accordée à sa propre perception. J’explore cette autre face de l’expérience dans « Quand on devient le monstre dans le regard de l’autre : traumatisme relationnel, blessure narcissique et perte de soi ».

Ne pas transformer l'autre en "fou" à son tour
Voilà le piège le plus subtil.
Je pourrais lire Klein. Puis Bion. Puis Searles. Et ressortir de ces lectures avec une conclusion magnifique : « J’ai compris. L’autre a projeté sur moi sa propre folie. » Tout serait réglé. Je redeviendrais le bon objet. L’autre deviendrait le mauvais. Je serais lucide. L’autre délirant. Je serais victime. L’autre persécuteur.
Et Melanie Klein pourrait presque me répondre : Tu viens précisément de recommencer à cliver.
C’est pourquoi cette théorie ne m’intéresse que si je l’utilise aussi contre mes propres certitudes.
Qu’ai-je projeté, moi aussi ?

Sortir de l'identification projective : reprendre ce qui nous appartient
Peut-être avais-je également déposé quelque chose en toi
Peut-être avais-je besoin que ton regard me dise qui j’étais. Peut-être avais-je déposé en toi ma capacité à me sentir profondément aimable. Peut-être étais-tu devenue le lieu où une partie de moi se sentait exceptionnellement vivante.
Alors lorsque ton regard change, je ne perds pas seulement ton amour. Je perds le miroir dans lequel je reconnaissais cette partie de moi. Voilà pourquoi je peux ressentir une telle urgence à restaurer le lien.
Cette expérience rencontre aussi quelque chose de ma propre blessure narcissique : cette part de moi dont le sentiment de valeur peut devenir particulièrement vulnérable au regard de l’autre. Lorsque celui ou celle qui me renvoyait une image profondément aimable de moi retire soudainement ce regard, ce n’est pas seulement le lien qui vacille. Quelque chose de l’image que j’ai de moi-même peut vaciller avec lui.
J’avais exploré cette question, bien avant cette histoire, dans « La blessure narcissique, une part d’ombre difficile à accueillir ». Je comprends peut-être aujourd’hui d’une manière plus intime combien cette fragilité peut nous conduire à chercher dans l’autre une réassurance que nous devons aussi apprendre progressivement à construire en nous-mêmes.
Je crois vouloir te rassurer. Mais peut-être veux-je également retrouver celui que j’étais dans tes yeux. Je voudrais que tu me regardes de nouveau comme avant.
Parce que si tu me regardes à nouveau avec tendresse, je pourrai peut-être être certain que je ne suis pas ce monstre que j’ai momentanément aperçu dans ton regard.
Et à ce moment-là, quelque chose devient douloureusement clair : toi aussi, tu portes peut-être quelque chose qui m’appartient.

Je voudrais que tu me rendes mon "bon objet"
Voilà peut-être pourquoi certaines ruptures sont si difficiles à accepter.
Je ne veux pas seulement récupérer l’autre. Je voudrais récupérer la partie de moi déposée dans l’autre. Je voudrais entendre : « Je sais que tu n’es pas dangereux. » « Je sais que tu m’aimais. » « Je sais que tu n’as jamais voulu me faire de mal. » Alors je pourrais enfin respirer.
Mais si ma reconstruction dépend de cette parole, je reste prisonnier de l’identification projective. Parce que je demande encore à l’autre de contenir quelque chose que je dois progressivement apprendre à contenir moi-même.

Devenir mon propre contenant
C’est probablement ici que Bion ouvre une voie de sortie.
Je peux progressivement apprendre à recevoir moi-même ce qui me traverse. La culpabilité sans immédiatement la transformer en condamnation. La peur sans immédiatement chercher à la faire disparaître. L’amour sans devoir nécessairement le déposer chez l’autre. L’incertitude sans exiger une réponse.
Je peux penser : Je sais quelles étaient mes intentions. Je peux également reconnaître que certains de mes comportements ont pu être douloureux. Je peux apprendre de cela. Je peux respecter la réalité subjective de l’autre. Et je n’ai pas besoin d’adopter intégralement cette réalité comme définition de moi-même.
C’est peut-être cela, contenir.
Ne pas expulser immédiatement. Ne pas agir immédiatement. Ne pas réparer immédiatement. Pouvoir garder quelque chose suffisamment longtemps à l’intérieur pour qu’il devienne pensable.

parfois, contenir signifie ne rien faire
Cette découverte est particulièrement difficile dans l’amour. Parce que lorsque j’aime quelqu’un qui souffre, tout en moi peut vouloir agir. Parler. Expliquer. Rassurer. Réparer. Envoyer quelque chose. Revenir.
Mais parfois, la fonction contenante consiste précisément à supporter de ne pas agir. Je garde mon amour. Je garde ma tristesse. Je garde mon incompréhension. Je garde même mon désir de réparer. Je ne les dépose plus immédiatement chez l’autre. Je les travaille ailleurs. Dans ma pensée. Dans l’écriture. Dans la thérapie. Dans le temps.
Je découvre alors que respecter une distance peut également être un acte psychique. Non pas disparaître. Mais cesser de demander à l’autre de métaboliser ce que je dois maintenant apprendre à porter moi-même.

L'identification projective comme dynamique relationnelle à deux
L’identification projective comme tentative de communication
Et peut-être puis-je alors regarder toute l’histoire avec davantage de tendresse. Pas seulement envers moi. Pas seulement envers l’autre. Envers les deux.
Car derrière l’identification projective se trouve peut-être parfois une tentative extrêmement primitive de dire : « Ressens ce que je n’arrive pas à te dire. »
Si je te fais sentir abandonné, peut-être existe-t-il en moi quelque chose de l’abandon que je ne sais pas encore penser.
Si je te fais sentir dangereux, peut-être existe-t-il en moi une terreur que je ne sais pas encore symboliser.
Si je te fais porter une culpabilité immense, peut-être y a-t-il une culpabilité quelque part qui cherche désespérément un lieu où exister.
Cela ne signifie pas que tout comportement devient acceptable. Comprendre n’est pas excuser. Mais comprendre permet parfois de quitter la logique du tribunal.

Qui était le patient et qui était le thérapeute ?
Il existe enfin une dernière ironie dans cette histoire. Je suis psychologue. Je suis habitué à écouter. À mentaliser. À contenir. À essayer de distinguer ce qui m’appartient de ce que l’autre dépose dans la relation.
Et pourtant, lorsque je suis amoureux, je ne suis plus thérapeute. Je suis un homme engagé affectivement. Mes propres blessures existent. Mes besoins existent. Mes angoisses existent.
Mon contre-transfert - si j’ose transposer ici ce terme hors du cadre analytique - n’est plus seulement un instrument clinique. Il me traverse. Je ne suis plus à l’extérieur de la scène. Je suis dedans.
Et peut-être cette expérience m’a-t-elle appris quelque chose que les livres seuls ne pouvaient pas m’enseigner : comprendre intellectuellement l’identification projective ne protège absolument pas d’en devenir l’un des protagonistes.

Je ne sais toujours pas lequel de nous deux je raconte
Depuis le début de ce texte, j’ai volontairement utilisé « je ».
Mais ce « je » change sans cesse de place. Parfois je suis celui qui projette. Parfois celui qui reçoit. Parfois celui qui abandonne. Parfois celui qui est abandonné. Celui qui s’approche. Celui qui étouffe. Celui qui a peur. Celui dont on a peur.
Et je ne veux volontairement pas préciser lequel est lequel. Parce que ce serait probablement trahir ce que j’essaie de raconter.
L’identification projective n’est pas seulement : « Je mets quelque chose de moi en toi. » Dans sa dimension relationnelle, elle devient : « Je mets quelque chose en toi, tu réagis avec ce que tu es, ta réaction transforme ce que je ressens, je réagis à mon tour, et bientôt quelque chose existe entre nous dont aucun de nous n’est l’auteur unique. »
C’est peut-être là que naît cette étrange folie à deux qui peut parfois saisir les relations passionnelles. Non pas nécessairement deux personnes folles. Mais deux appareils psychiques momentanément pris dans une boucle qu’ils ne parviennent plus à penser.

Redevenir deux
Alors le travail commence. Non pas découvrir qui avait raison. Mais redevenir deux.
Je reprends ce qui m’appartient et j’accepte que ta perception t’appartienne. Je reconnais mes actes sans porter ceux que je n’ai pas commis. Je peux reconnaître ta souffrance sans en déduire automatiquement ma culpabilité, et reconnaître la mienne sans faire de toi sa cause unique.
Et progressivement quelque chose se sépare. Non pas nécessairement le lien affectif. Mais les psychismes. Je peux t’aimer sans être en toi. Je peux te laisser penser ce que tu penses sans devoir le corriger. Je peux savoir que tu as eu peur sans conclure que je suis nécessairement dangereux. Je peux reconnaître que certains de mes gestes ont dépassé tes limites sans réduire toute notre histoire à ces gestes.
Et surtout : je peux accepter que tu possèdes une représentation de moi que je ne maîtrise pas.
C’est peut-être cela qui est le plus difficile.

Accepter de ne pas contrôler l'image de soi dans le monde intérieur de l'autre
Je peux travailler sur moi. Je peux reconnaître. Je peux demander pardon. Je peux apprendre. Je peux changer.
Mais je ne peux pas entrer dans le psychisme de l’autre pour y réparer mon image. Vouloir absolument le faire serait précisément recommencer. Entrer. Expliquer. Corriger. Convaincre.
Alors parfois la dernière forme de contenance est celle-ci : accepter de ne pas être compris. Accepter que quelqu’un que j’aime conserve peut-être de moi une représentation dans laquelle je ne me reconnais pas entièrement. Et malgré cela, ne pas chercher à l’arracher à sa représentation.
Je peux savoir qui j’essaie de devenir. Je peux continuer mon travail. Et je peux laisser l’autre suivre le sien. Peut-être qu’un jour nos représentations se rapprocheront. Peut-être jamais.
Mais je n’ai plus besoin d’entrer dans son monde intérieur pour y remettre de force le bon objet à la place du mauvais.

Ce que l'identification projective peut nous apprendre
Cette expérience peut changer quelque chose dans notre manière d’écouter.
Nous pouvons comprendre combien une relation peut momentanément altérer la confiance que nous avons dans notre propre perception.
Nous savons combien nous pouvons devenir obsédés par la nécessité de savoir : Qui a raison ? Qui est responsable ? Qui est victime ? Qui est le mauvais objet ?
Mais la fonction d'un écoutant n’est peut-être pas toujours de répondre. Elle consiste parfois à devenir suffisamment contenant pour que le sujet puisse progressivement supporter une réalité plus complexe.
Oui, tu as pu faire souffrir. Et oui, tu as pu souffrir.
Oui, l’autre a sa réalité. Et oui, la tienne existe.
Oui, tu peux avoir projeté. Et oui, quelque chose a pu être projeté en toi.
Nous pouvons garder ces propositions ensemble. Sans devoir immédiatement choisir. C’est peut-être là que la pensée recommence.

De la folie à la pensée : de Klein à Bion et Searles
Nous pouvons comprendre autrement le chemin qui relie Klein, Bion et Searles.
Klein nous aide à comprendre comment une partie de notre monde interne peut être déposée dans l’autre.
Bion nous aide à comprendre que ce dépôt peut aussi être une tentative de communication et que l’autre peut parfois le recevoir, le transformer et permettre qu’il devienne pensable.
Searles nous aide à comprendre combien certaines configurations relationnelles peuvent, au contraire, désorganiser la capacité de chacun à savoir ce qu’il éprouve et à faire confiance à sa propre réalité.
Et nos expériences nous apprennent quelque chose d’autre : parfois, lorsque deux êtres s’aiment intensément, ils deviennent momentanément incapables de contenir ce que leur amour réveille.
Alors ils se le donnent. La peur passe de l’un à l’autre. La culpabilité aussi. La colère. Le désir. L’abandon. La persécution. Jusqu’à ce que plus personne ne sache très bien à qui appartient quoi.
La sortie ne consiste peut-être pas à identifier enfin le coupable. Elle consiste à recommencer à penser. À remettre des mots là où il n’y avait plus que des actes. À remettre de la temporalité là où tout était urgence. À remettre de l’ambivalence là où il n’y avait plus que du bon ou du mauvais. À remettre une frontière là où deux mondes intérieurs s’étaient confondus.
Et peut-être puis-je alors arriver à cette phrase : Je reconnais ce que tu as vécu sans prétendre savoir entièrement ce qui s’est passé en toi. Je reconnais ce que j’ai vécu sans te demander de le valider. Je prends la responsabilité de ce qui m’appartient. Je te rends ce qui t’appartient.
Et entre nous réapparaît enfin un espace. Un espace où je ne suis plus obligé de devenir ce que tu redoutes. Où tu n’es plus obligé de devenir ce que je crains. Un espace dans lequel nous pouvons, enfin, redevenir deux.
Ces concepts deviennent peut-être véritablement utiles lorsqu’ils cessent seulement de nous aider à comprendre l’autre et commencent aussi à nous interroger nous-mêmes. Pourquoi ai-je eu besoin de réparer ? Pourquoi ai-je eu autant besoin de comprendre ? Pourquoi certaines réactions de l’autre ont-elles eu un tel pouvoir sur moi ?
C’est ce retournement du regard que j’explore dans « Pourquoi ai-je autant souffert de cette rupture ? Ce qu’elle a révélé de mon fonctionnement psychique ».

Quand consulter après une relation qui a bouleversé vos repères
Certaines ruptures ou relations particulièrement intenses ne laissent pas seulement un sentiment de manque. Elles peuvent profondément bouleverser l’image que l’on a de soi : ne plus savoir ce qui nous appartient, douter de nos intentions, se demander comment nous avons pu devenir menaçant ou « mauvais » dans le regard d’une personne qui nous aimait auparavant.
Ces expériences peuvent être particulièrement éprouvantes lorsqu’elles s’accompagnent de phénomènes de clivage, d’identification projective, d’hypersensibilité relationnelle, de peur de l’abandon ou de dynamiques que l’on retrouve parfois dans les fonctionnements état-limite ou borderline.
Dans mon activité de psychologue, j’accompagne notamment les personnes qui cherchent à mettre du sens sur ce type d’expérience, à retrouver leurs propres repères et à distinguer progressivement leur responsabilité de ce qui appartient à l’histoire et au fonctionnement psychique de l’autre.
Vous pouvez découvrir ma pratique sur ma page Psychologue à Lille, ou consulter ma page consacrée à l’accompagnement des problématiques borderline et état-limite.
Si vous avez vécu le retournement brutal du regard d’un partenaire et avez eu le sentiment de devenir soudain quelqu’un de dangereux ou de monstrueux à ses yeux, vous pouvez également poursuivre avec : « Clivage et fonctionnement borderline : quand l’être aimé devient soudainement « mauvais » » et « Quand on devient “le monstre” dans le regard de l’autre : traumatisme relationnel, blessure narcissique et perte de soi »
Si ces questions font écho à votre propre histoire et que vous souhaitez les travailler dans un cadre thérapeutique, vous pouvez également prendre rendez-vous sur Doctolib pour une consultation à Lille, Villeneuve-d’Ascq ou en visioconférence.



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