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Pourquoi ai-je autant souffert de cette rupture ? Ce qu’elle a révélé de mon fonctionnement psychique

Photo du rédacteur: Charles CROUZAT
Charles CROUZAT
29 août
18 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 oct.

Pourquoi ai-je autant souffert de cette rupture amoureuse ?


Pendant quelques mois, ma réponse m’a semblé évidente. Parce que cette rupture avait été brutale. Parce qu’elle m’avait sidéré. Parce que je ne reconnaissais plus, dans ce qui se passait, la relation que j’avais vécue. Parce que la femme dont j’avais connu le regard aimant semblait soudainement me regarder d’une manière dans laquelle je ne me reconnaissais plus.


Je pensais souffrir parce que je l’avais perdue. C’était vrai. Mais ce n’était pas toute la vérité.


Je commence seulement à comprendre aujourd’hui que cette rupture est venue toucher en moi quelque chose de beaucoup plus ancien que notre histoire.


Ce n’est pourtant pas une découverte entièrement nouvelle. Voilà plus de quinze ans que je travaille en psychothérapie et j’ai déjà rencontré certaines de ces fragilités. J’ai appris à les connaître, à les penser et, surtout, à les réguler. Elles ne gouvernent pas ma vie relationnelle.


Mais cette rupture m’a permis de comprendre quelque chose que je n’avais peut-être jamais saisi avec autant de profondeur : lorsque le lien avec un être auquel je suis profondément attaché se défait, il existe encore en moi un endroit beaucoup plus archaïque où la séparation peut prendre une signification qui dépasse largement la perte actuelle.


À cet endroit-là, je ne ressens plus seulement : « cette personne me manque ». Quelque chose peut être vécu comme une menace beaucoup plus primitive de désorganisation, comme si la rupture extérieure venait réveiller intérieurement une ancienne crainte de ne plus tenir tout à fait ensemble.


Cela ne signifie pas que je me désorganise nécessairement dans la réalité. L’adulte que je suis sait aujourd’hui contenir beaucoup de ces mouvements. Mais pouvoir réguler une angoisse ne signifie pas qu’elle n’existe plus quelque part en soi.


Et c’est peut-être cela que cette rupture m’a permis de rencontrer autrement.


Lorsque le lien avec quelqu’un que j’aime se défait, je ne ressens pas seulement le manque de l’autre. Une partie beaucoup plus archaïque de moi peut éprouver quelque chose qui ressemble presque à une menace de désorganisation. - Crédits photo : Charles Crouzat
Lorsque le lien avec quelqu’un que j’aime se défait, je ne ressens pas seulement le manque de l’autre. Une partie beaucoup plus archaïque de moi peut éprouver quelque chose qui ressemble presque à une menace de désorganisation. - Crédits photo : Charles Crouzat

Pourquoi une rupture amoureuse peut-elle faire autant souffrir ?


J'étais sidéré


Alors j’ai fait ce que je sais probablement le mieux faire lorsque quelque chose devient incompréhensible : j’ai essayé de comprendre.


J’ai lu énormément. Des livres de psychopathologie, de psychanalyse. J’ai écouté des conférences, des témoignages, des livres audio. Lorsque je ne pouvais plus lire, j’écoutais. Lorsque je ne pouvais plus écouter, j’écrivais.


J’ai énormément écrit.


J’ai investi intensément ma propre psychothérapie, parfois à raison de deux séances par semaine. J’ai sollicité mes proches. J’ai parlé, pensé, reconstruit, déconstruit. Puis recommencé de façon obsessionnelle.


Pendant un temps, l’objet principal de ma recherche était l’autre : Que s’était-il passé chez elle ?


Cette recherche m’a aidé. Je ne la renie pas. Certaines hypothèses m’ont permis de sortir de la sidération et de redonner une cohérence à une expérience qui n’en avait plus pour moi.


Mais je mesure aujourd’hui la limite de cette démarche. À force de chercher des concepts pour comprendre ce qui s’était passé, je risquais de transformer mes hypothèses sur l’autre en explications de son fonctionnement psychique. Or je ne sais pas ce qui s’est passé en elle. Je peux entendre ce qu’elle a exprimé de son vécu, mais je ne peux ni l’expliquer à sa place ni prétendre connaître son monde intérieur.


Dans la détresse, comprendre l’autre était peut-être ma manière de tenter de retrouver de la maîtrise. Aujourd’hui, la personne dont je peux réellement essayer d’approcher le fonctionnement psychique, c’est moi-même.


Progressivement, une question beaucoup plus inconfortable est apparue :

  • Pourquoi ce qui s’était passé chez elle avait-il eu un tel pouvoir sur moi ?

  • Pourquoi la disparition du lien me faisait-elle aussi mal ?

  • Pourquoi avais-je autant besoin de comprendre ?

  • Et pourquoi, malgré tous mes raisonnements d’adulte, quelque chose en moi continuait-il à vivre cette séparation comme une catastrophe ?


C’est peut-être là que mon véritable travail a commencé.


J’ai lu énormément. - Crédits photo : Pixabay
J’ai lu énormément. - Crédits photo : Pixabay


Quand le silence de l’autre réveille quelque chose de plus ancien


Je peux parfois observer une trace beaucoup plus discrète de cette vulnérabilité dans des relations qui n’ont pourtant rien de dramatique.


Un ami répond moins. Un message reste sans réponse. Quelqu’un dont je me sens proche semble momentanément plus distant.


La plupart du temps, je peux évidemment penser qu’il est occupé, fatigué, préoccupé par sa propre vie. Je n’ai pas besoin d’agir immédiatement, de réclamer une présence ou de conclure que le lien est menacé.


Mais si je prête attention à ce qui se passe plus profondément en moi, je peux parfois sentir une petite activation. Quelque chose vérifie silencieusement : « Est-ce que le lien est toujours là ? » C’est cette disproportion entre la réalité extérieure et ce qui peut être brièvement réveillé intérieurement qui m’intéresse aujourd’hui. Parce qu’elle me laisse entrevoir une strate beaucoup plus archaïque de mon fonctionnement.


À cet endroit-là, la séparation n’est peut-être pas encore complètement représentée comme : « l’autre existe toujours, notre lien existe toujours, même lorsqu’il est momentanément absent ». Elle peut réveiller quelque chose de plus primitif autour de la perte de continuité.

C’est dans ce sens que j’interroge aujourd’hui ce que la psychanalyse décrit parfois sous le terme d’angoisse de morcellement.


Je ne l’utilise ni comme un diagnostic ni pour décrire mon fonctionnement quotidien. Il désigne plutôt pour moi un niveau d’angoisse très ancien auquel certaines séparations particulièrement investies semblent encore pouvoir donner accès. Et je comprends aujourd’hui que cette rupture amoureuse a peut-être atteint précisément cet endroit.


Un niveau d’angoisse très ancien auquel certaines séparations particulièrement investies semblent encore pouvoir donner accès. - Crédits photo : Anamul Islam
Un niveau d’angoisse très ancien auquel certaines séparations particulièrement investies semblent encore pouvoir donner accès. - Crédits photo : Anamul Islam


Quand une rupture amoureuse réveille des blessures d'attachement anciennes


L’amour et le danger appartenaient autrefois à la même personne


Lorsque je regarde mon histoire, cette sensibilité prend un autre sens. Ma première figure d’attachement était profondément imprévisible (malgré elle). Elle pouvait être aimante. Et elle pouvait devenir violente.


Je ne veux évidemment pas confondre ces histoires ni les personnes qui les composent. Les situations adultes que j’ai vécues sont profondément différentes de celles de mon enfance. Ce qui m’intéresse ici n’est pas une équivalence entre elles, mais la possibilité qu’une expérience actuelle très différente puisse néanmoins réveiller une ancienne manière d’éprouver la perte, l’imprévisibilité ou le changement du lien.


J’ai été battu. Écrire ces mots reste difficile pour moi, tant une partie de moi cherche encore spontanément à en atténuer la portée. Pourtant, certains souvenirs ne laissent guère de place à l’euphémisme. Je me souviens notamment d’avoir été traîné par les cheveux jusqu’à la douche du sous-sol, jeté dedans et maintenu sous un jet d’eau froide malgré mes pleurs et mes demandes que cela s’arrête.


Ce qui me frappe aujourd’hui n’est pas seulement la violence de ces moments. C’est qu’ils venaient de la même personne auprès de laquelle je cherchais l’amour, la sécurité et le réconfort.


Ce qui reste particulièrement marquant pour moi est peut-être l’imprévisibilité du basculement. La personne que j’aimais et dont je dépendais pouvait être celle auprès de qui je trouvais du lien, puis devenir celle dont il fallait avoir peur.


Comment un enfant comprend-il cela ? Je ne sais évidemment pas exactement ce que l’enfant que j’étais en a construit. Mais j’imagine aujourd’hui la difficulté psychique : la personne dont j’ai besoin pour me sentir en sécurité est aussi celle dont je ne peux jamais totalement prévoir la réaction.


Alors peut-être apprend-on à regarder attentivement. À sentir. À anticiper. À comprendre. À réparer rapidement. À surveiller les variations du lien.


Ce fonctionnement ancien n’est évidemment plus celui de l’adulte que je suis devenu. Des années de travail sur moi m’ont permis de construire suffisamment de sécurité pour ne pas devoir agir chaque fois que cette angoisse s’active. Je peux ressentir la peur d’une rupture sans chercher immédiatement à empêcher cette rupture. Je peux supporter de l’absence, du silence, de la frustration.


Mais réguler n’est pas effacer. Peut-être certaines traces demeurent-elles particulièrement sensibles lorsque l’investissement amoureux devient très profond. Elles peuvent alors influencer subtilement la relation : augmenter mon besoin de comprendre ce qui se passe, mon désir de réparer après un conflit, ma difficulté à laisser une incompréhension sans résolution ou ma tendance à chercher d’abord en moi ce que j’aurais pu faire différemment.


Ce qui m’intéresse aujourd’hui n’est donc pas de réduire toute cette histoire à une « peur de l’abandon ». Ce serait beaucoup trop simple. C’est de comprendre comment une vulnérabilité ancienne, largement contenue par l’adulte, peut néanmoins participer silencieusement à certaines de ses manières d’aimer.


Ce qui reste particulièrement marquant pour moi est peut-être l’imprévisibilité du basculement. La personne que j’aimais et dont je dépendais pouvait être celle auprès de qui je trouvais du lien, puis devenir celle dont il fallait avoir peur. - Crédits photo : Krivitskiy
Ce qui reste particulièrement marquant pour moi est peut-être l’imprévisibilité du basculement. La personne que j’aimais et dont je dépendais pouvait être celle auprès de qui je trouvais du lien, puis devenir celle dont il fallait avoir peur. - Crédits photo : Krivitskiy


« Ce n’est pas toi qui aurais dû vivre »


Il existe une phrase de mon enfance dont je mesure aujourd’hui autrement la violence.

"Ce n'est pas toi qui aurais dû vivre"

J’ai grandi avec l’histoire d’un frère, Édouard, qui n’avait pas vécu. Et dans certains moments de colère ou de souffrance, il m’a été dit que ce n’était pas moi qui aurais dû vivre. Mais lui. Je ne peux pas savoir exactement ce qu’un enfant a psychiquement fait de ces paroles. Je peux seulement constater ce qu’elles produisent encore aujourd’hui lorsque je m’en approche.


En thérapie, cette question m’a déjà fait pleurer d’une manière presque incontrôlable.


Derrière l’adulte qui réfléchit, travaille, aide, comprend et essaie de devenir meilleur, il semble subsister une question beaucoup plus primitive : « Ai-je vraiment le droit d’être là ? » Et peut-être : « Pour qu’on me garde, dois-je être suffisamment bon ? »


Cette question me bouleverse parce qu’elle déplace profondément ma compréhension de mon perfectionnisme relationnel. Peut-être n’ai-je pas seulement envie d’être quelqu’un de bien. Peut-être qu’une partie de moi a longtemps vécu comme si être bon protégeait le lien.


"Ce n'est pas toi qui aurait dû vivre" - Crédits photo : Elisa Giaccaglia
"Ce n'est pas toi qui aurait dû vivre" - Crédits photo : Elisa Giaccaglia


L’enfant qui se punissait avant même d’être puni


Ma mère racontait quelque chose d’étonnant à mon sujet.


Lorsque je faisais une bêtise, il pouvait m’arriver de me punir moi-même avant même qu’elle ne s’en aperçoive. Pendant longtemps, j’en ai eu une lecture simple : j’avais peur de sa réaction. Alors je préférais anticiper.


Mais aujourd’hui, j’y vois peut-être autre chose. Si l’environnement est imprévisible, il est terriblement angoissant de penser : « La personne dont je dépends peut devenir dangereuse sans que je puisse contrôler ce qui arrive. »


Il existe une solution psychique paradoxalement plus rassurante : « Le problème, c’est moi. » Parce que si le problème est moi, alors quelque chose redevient contrôlable.


Je peux m’améliorer. Je peux me punir. Je peux réparer. Je peux être plus sage. Plus gentil. Plus attentif. Peut-être alors l’autre restera-t-il aimant.


La culpabilité peut ainsi procurer une illusion de maîtrise. Et cette logique, je la retrouve étrangement dans ma rupture amoureuse.


Lorsque je faisais une bêtise, il pouvait m’arriver de me punir moi-même avant même qu’elle ne s’en aperçoive. - Crédits photo : Abdulgafur Ogel
Lorsque je faisais une bêtise, il pouvait m’arriver de me punir moi-même avant même qu’elle ne s’en aperçoive. - Crédits photo : Abdulgafur Ogel


Si c'est ma faute, alors peut-être puis-je réparer


Après la rupture, je me suis énormément remis en question.


Cela appartenait certainement en partie à quelque chose de sain : essayer d’identifier mes erreurs, entendre la souffrance de l’autre, ne pas me réfugier immédiatement dans l’accusation.


Mais ma remise en question est parfois allée beaucoup plus loin. J’ai douté de moi. J’ai relu les messages. J’ai repris les scènes. J’ai cherché ce que j’avais mal fait. Encore. Et encore.


Aujourd’hui, je me demande si cette autoaccusation n’avait pas aussi une fonction beaucoup plus ancienne. Si c’est ma faute, alors il existe peut-être quelque chose à réparer. Et si quelque chose peut être réparé, alors la perte n’est pas encore totalement hors de mon contrôle.


La culpabilité maintient alors curieusement l’objet en vie. Je peux devenir meilleur. Comprendre davantage. Trouver enfin les bons mots. Corriger quelque chose en moi. Et peut-être, quelque part dans le fantasme, retrouver l’amour.


Accepter que je ne puisse pas réparer le lien demande quelque chose de beaucoup plus douloureux : rencontrer mon impuissance.


Je peux changer. Je peux apprendre. Je peux reconnaître ce qui m’appartient. Mais je ne peux pas obtenir l’amour de quelqu’un en devenant suffisamment bon.


Accepter que je ne puisse pas réparer le lien demande quelque chose de beaucoup plus douloureux : rencontrer mon impuissance. - Crédits photo : Ernest
Accepter que je ne puisse pas réparer le lien demande quelque chose de beaucoup plus douloureux : rencontrer mon impuissance. - Crédits photo : Ernest


Ce que cette rupture a révélé de mon fonctionnement psychique


Mon propre clivage : protéger l'autre en prenant le mauvais sur moi


Il y a un autre aspect de mon fonctionnement que je commence à comprendre.


Pendant longtemps, après la rupture, je suis resté psychiquement dans une représentation étrange : la femme que j’aimais pouvait rester merveilleuse. Et moi, progressivement, devenir mauvais.


J’avais beaucoup réfléchi au clivage chez l’autre. Il m’a fallu du temps pour voir que quelque chose se clivait également chez moi. Simplement dans l’autre sens.


Plutôt que de transformer l’objet perdu en mauvais objet pour pouvoir m’en détacher, je pouvais préserver sa bonté en prenant la mauvaiseté sur moi. Cela aussi protège le lien.


Si elle reste toute bonne, je peux continuer à l’aimer sans conflit.


Le prix à payer est simplement énorme : c’est moi qui deviens mauvais.


Et peut-être retrouve-t-on là quelque chose de l’enfant : mieux vaut croire que je suis mauvais que découvrir que la personne dont j’ai besoin peut être simultanément bonne, aimante, violente, injuste et profondément imparfaite.


J’ai longtemps essayé de comprendre le clivage à partir de ce qu’il peut produire dans le regard porté sur l’être aimé. Je découvre aujourd’hui combien ce mécanisme mérite aussi d’être interrogé en soi : nous pouvons chacun, à certains moments de grande insécurité affective, perdre une partie de notre capacité à tenir ensemble le bon et le mauvais, l’amour et la colère, la beauté d’un lien et ce qui nous y a blessés. J’explore plus largement ce mécanisme dans l’article « Clivage et fonctionnement borderline : quand l’être aimé devient soudainement “mauvais” ».


Elle était devenue toute blanche, et moi tout noir. - Crédits photo : Anna Nekrashevich
Elle était devenue toute blanche, et moi tout noir. - Crédits photo : Anna Nekrashevich


Le regard amoureux avait apaisé quelque chose de très ancien


Cela permet aussi de comprendre pourquoi cet amour avait pris une telle puissance.


Dans son regard, je ne me sentais pas seulement aimé. Je me sentais vu. Reconnu. Désiré. Précieux. Vivant.


Peut-être qu’à certains endroits de moi, ce regard répondait extraordinairement bien à une vieille question : « Suis-je suffisamment bon pour être aimé ? » Et son regard disait oui.


Alors quelque chose pouvait se détendre. Mais si le regard de l’autre possède ce pouvoir réparateur, son retournement possède mécaniquement un pouvoir inverse.


Je n’ai donc pas seulement perdu une femme. J’ai perdu un regard qui contribuait à me tenir. Et lorsque ce même regard a commencé à me renvoyer une représentation de moi que je trouvais méconnaissable, la chute a été vertigineuse.


Le miroir qui m’avait renvoyé une image extraordinairement aimée de moi semblait tout à coup me renvoyer une image presque monstrueuse. Je comprends beaucoup mieux aujourd’hui pourquoi je n’ai pas simplement pu penser : « Voilà ce qu’elle ressent. Cela lui appartient en partie. Je peux entendre sa souffrance sans laisser son regard décider entièrement de qui je suis. »


C’est aussi ce qui me permet aujourd’hui de comprendre autrement la blessure narcissique que peut provoquer une rupture : elle ne tient pas seulement à ce que l’autre dit ou fait, mais à l’endroit de notre propre identité que son regard venait soutenir. Plus nous avons confié à ce regard le pouvoir de nous confirmer que nous sommes aimables, désirables ou suffisamment bons, plus son retrait - ou sa transformation - peut ébranler la représentation que nous avons de nous-mêmes. J’explore plus précisément cette expérience dans « Quand on devient “le monstre” dans le regard de l’autre : traumatisme relationnel, blessure narcissique et perte de soi ».


Je n’en avais momentanément pas les moyens. Parce que la blessure n’était pas seulement adulte.


Le miroir qui m’avait renvoyé une image extraordinairement aimée de moi semblait tout à coup me renvoyer une image presque monstrueuse. - Crédits photo : Anaitttttt
Le miroir qui m’avait renvoyé une image extraordinairement aimée de moi semblait tout à coup me renvoyer une image presque monstrueuse. - Crédits photo : Anaitttttt


Une autre rupture avait déjà ouvert cette brèche


En repensant à mon histoire, je retrouve une autre expérience.


Au lycée, j’ai aimé profondément une femme en qui j’avais confiance. Elle m’a trompé. Puis elle m’a quitté par SMS, par l’intermédiaire de sa sœur. Et je n’ai pas compris. J’ai profondément souffert pendant de longs mois.


Je ne veux pas construire artificiellement une répétition. Cette histoire était différente. Mais sa forme subjective me frappe aujourd’hui :

j’aime -> je fais confiance -> quelque chose bascule -> l’autre disparaît -> je ne peux plus comprendre avec lui ce qui s’est passé.


Et alors commence une immense activité psychique :

  • Pourquoi ?

  • Qu’est-ce qui s’est passé ?

  • Qu’est-ce que je n’ai pas vu ?

  • Qu’est-ce que j’ai fait ?


Peut-être que certaines ruptures sont particulièrement dévastatrices pour moi non seulement parce que l’autre part, mais parce qu’il part en emportant la possibilité d’élaborer ensemble la séparation.


Et lorsque je ne peux plus mentaliser avec l’autre, je tente de le faire seul jusqu’à l’épuisement.


Au lycée, j’ai aimé profondément une femme en qui j’avais confiance. Elle m’a trompé. Puis elle m’a quitté par SMS, par l’intermédiaire de sa sœur. Et je n’ai pas compris. J’ai profondément souffert pendant de longs mois. - Crédits photo : Cottonbro Studio
Au lycée, j’ai aimé profondément une femme en qui j’avais confiance. Elle m’a trompé. Puis elle m’a quitté par SMS, par l’intermédiaire de sa sœur. Et je n’ai pas compris. J’ai profondément souffert pendant de longs mois. - Crédits photo : Cottonbro Studio


Comprendre pour ne pas perdre


Cela donne aujourd’hui un autre sens à tout ce que j’ai fait depuis cette rupture.


On pourrait penser que j’intellectualise beaucoup parce que je suis psychologue. Ce n’est probablement qu’une partie de la vérité. Peut-être existe-t-il chez moi une équation beaucoup plus ancienne : comprendre = rendre prévisible = retrouver de la sécurité.


  • Si je comprends pourquoi l’être aimé change, peut-être puis-je anticiper. Si je comprends pourquoi il part, peut-être puis-je réparer.

  • Si je trouve exactement ce qui s’est passé, peut-être ne disparaîtra-t-il pas complètement.


Alors je peux lire Klein, Bion, Estellon ou Searles. Je peux apprendre tout ce que je veux sur le clivage et la mentalisation.


Cette recherche m’a notamment conduit à travailler la notion d’identification projective : la manière dont ce que chacun redoute, imagine ou éprouve peut progressivement influencer ses comportements et les réactions de l’autre. Je l’avais d’abord abordée pour essayer de comprendre certaines interactions relationnelles. Je la trouve aujourd’hui plus intéressante encore lorsqu’elle permet de sortir de la recherche d’un responsable pour observer la boucle à laquelle chacun peut, involontairement, participer. Je développe cette dimension dans « Identification projective : quand nos peurs transforment la relation ».


Mais derrière l’homme adulte qui pense existe peut-être parfois un enfant qui pose une question beaucoup plus simple : « Est-ce que tu es encore là ? »


Mais derrière l’homme adulte qui pense existe peut-être parfois un enfant qui pose une question beaucoup plus simple : « Est-ce que tu es encore là ? » - Crédits photo : Mostafazhran
Mais derrière l’homme adulte qui pense existe peut-être parfois un enfant qui pose une question beaucoup plus simple : « Est-ce que tu es encore là ? » - Crédits photo : Mostafazhran


Ce que la rupture amoureuse peut réveiller psychiquement


Et si c’était cela que la rupture avait réellement réveillé ?


Je commence à comprendre pourquoi aucune explication intellectuelle ne pouvait suffire.


Je cherchais peut-être une réponse adulte à une angoisse beaucoup plus archaïque. Sous : « Pourquoi m’a-t-elle quitté ? » il y avait : « Pourquoi le lien a-t-il disparu ? » Sous cela : « Pourquoi l’autre n’est-il plus là ? » Et peut-être, encore plus profondément : « Qu’est-ce qui m’arrive lorsque l’autre n’est plus là ? »


C’est là que je retrouve aujourd’hui, sous une forme nouvelle, quelque chose que quinze années de psychothérapie m’avaient déjà permis d’approcher. Une angoisse beaucoup plus archaïque autour de la rupture du lien. Peut-être quelque chose qui touche, à son niveau le plus profond, à ce que la psychanalyse a pu appeler une angoisse de morcellement.


Ce qui est nouveau pour moi n’est donc pas de découvrir soudainement que je serais incapable de supporter la séparation. Mon histoire adulte me montre le contraire. J’ai connu des pertes, des éloignements, des frustrations. J’ai construit des liens suffisamment sécurisants et appris à réguler beaucoup de ce qui pouvait autrefois m’envahir.


Ce qui est nouveau, c’est de comprendre pourquoi cette séparation particulière a pu descendre aussi profondément en moi alors même que je possédais depuis longtemps les ressources nécessaires pour vivre avec la séparation.


Peut-être la violence subjective de cette rupture tient-elle justement à cette rencontre entre deux niveaux de mon fonctionnement : l’adulte capable de penser, de contenir, de respecter la distance et de continuer à vivre ; et, beaucoup plus profondément, une partie ancienne pour laquelle la disparition brutale d’un lien extrêmement investi réveille encore quelque chose de la catastrophe.


Les deux peuvent coexister.


Nous pouvons être psychiquement solides et rencontrer malgré tout, dans certaines circonstances exceptionnelles, l’endroit précis où nous le sommes beaucoup moins.

Peut-être est-ce même l’une des expériences les plus déroutantes de certaines ruptures : découvrir qu’une relation actuelle possède la capacité de rouvrir une porte que nous pensions depuis longtemps refermée.


Cette nécessité presque viscérale de sentir que les liens tiennent. Que les êtres importants continuent d’exister quelque part pour moi. Qu’ils ne disparaissent pas soudainement. - Crédits photo : Ferbugs
Cette nécessité presque viscérale de sentir que les liens tiennent. Que les êtres importants continuent d’exister quelque part pour moi. Qu’ils ne disparaissent pas soudainement. - Crédits photo : Ferbugs


Sortir du clivage


Mon travail n’est donc pas de décider que l’autre était finalement mauvaise et que j’étais bon. Ce serait seulement retourner le mécanisme.


Il m’est possible d’avoir profondément aimé quelqu’un possédant de très belles qualités et d’avoir également été profondément blessé dans cette relation.


Il m’est possible d’avoir été sincèrement aimant tout en ayant eu des mouvements maladroits, défensifs, agressifs ou intrusifs.


Cette dernière découverte mérite pour moi d’être approfondie. Je commence notamment à reconnaître que certains de mes retraits ou de mes silences ont pu contenir une part d’agressivité : lorsque l’absence de l’autre me faisait souffrir, j’avais parfois besoin de vérifier que la mienne pouvait également l’atteindre. Cela ne rend pas l’amour moins réel. Cela m’oblige plutôt à en accepter l’ambivalence. J’explore précisément cette question dans « Je t’aime, je t’en veux : l’agressivité cachée dans le sentiment amoureux ».


Je peux reconnaître la souffrance de l’autre sans transformer toute sa représentation de moi en vérité. Je peux reconnaître ma propre souffrance sans avoir besoin de transformer l’autre en monstre. Je peux avoir blessé sans être un monstre. Je peux avoir été blessé sans avoir aimé un monstre.


Cela paraît presque banal lorsqu’on l’écrit. Pour certaines parties beaucoup plus archaïques de notre psychisme, c’est une immense conquête.


Il m’est possible d’avoir été sincèrement aimant tout en ayant eu des mouvements maladroits, défensifs, agressifs ou intrusifs. - Crédits photo : Koolshooters
Il m’est possible d’avoir été sincèrement aimant tout en ayant eu des mouvements maladroits, défensifs, agressifs ou intrusifs. - Crédits photo : Koolshooters


Se reconstruire après une rupture : aimer sans se perdre


Apprendre que le lien peut cesser sans que je cesse avec lui


Peut-être est-ce finalement là que se situe mon travail aujourd’hui.


Pas cesser d’aimer. Pas devenir radicalement indépendant. Pas apprendre à n’avoir besoin de personne. Je ne crois même pas que ce soit souhaitable. Nous avons besoin les uns des autres.


Mais j’aimerais pouvoir sentir profondément que l’absence de l’autre n’est pas ma disparition. Qu’un ami peut ne pas répondre et continuer de m’aimer. Qu’un être peut s’éloigner sans que toute ma valeur disparaisse avec son regard.


Qu’une personne peut me quitter sans démontrer que je n’étais pas assez. Que quelqu’un peut avoir de moi une représentation que je trouve injuste sans que je sois obligé de la corriger pour continuer à savoir qui je suis.


Et surtout : que le lien peut se rompre sans que je me rompe avec lui.


Je retrouve ici une question que j’avais abordée il y a plusieurs années sous un angle beaucoup plus général : celle de la blessure narcissique, de cette fragilité de l’estime de soi qui peut nous rendre particulièrement dépendants de la réassurance et du regard de l’autre.


Je développe cette notion dans « La blessure narcissique, une part d’ombre difficile à accueillir ». Ce que cette rupture m’a peut-être permis de comprendre aujourd’hui, c’est combien une notion que je pouvais autrefois penser intellectuellement pouvait aussi prendre corps, de manière beaucoup plus intime, dans ma propre histoire.


Le lien peut se rompre sans que je me rompe avec lui. - Crédits photo : Cottonbro Studio
Le lien peut se rompre sans que je me rompe avec lui. - Crédits photo : Cottonbro Studio


Peut-être cette rupture ne m’a-t-elle pas détruit


J'ai parfois dit : « Cette rupture m’a détruit. »


Je commence aujourd’hui à me demander si cette phrase est tout à fait juste. Cette rupture m’a fait énormément souffrir. Elle m’a désorganisé. Elle m’a conduit dans des endroits de moi que j’aurais préféré ne jamais rencontrer. Parfois elle le fait encore car je suis en chemin.


Mais peut-être n’a-t-elle pas créé cette fragilité. Elle l’a révélée. Elle a rencontré l’enfant qui ne savait jamais exactement si la personne aimée allait rester aimante.


Celui qui pouvait conclure qu’il était mauvais pour préserver la bonté de l’autre. Celui qui avait entendu qu’un autre aurait davantage mérité sa place. Elle a rencontré l’adolescent qui avait découvert qu’un être aimé pouvait brutalement disparaître sans lui permettre de comprendre.


Puis elle a rencontré l’homme adulte qui avait construit énormément de choses. Un métier. Une pensée. Des liens. Une capacité à prendre soin des autres. Une identité. Mais qui conservait peut-être, sous cette organisation adulte, une vulnérabilité beaucoup plus primitive : un endroit où la rupture brutale d’un lien profondément investi peut encore réveiller une angoisse qui dépasse très largement la relation présente.


C’est difficile à reconnaître. Parce qu’après tant d’années de thérapie, une partie de moi aurait peut-être aimé croire que certaines choses étaient définitivement derrière moi. Elles ne le sont probablement jamais complètement. Mais cela ne signifie pas que quinze années de travail n’ont servi à rien. Peut-être même est-ce exactement l’inverse.


Aujourd’hui, je peux descendre vers cet endroit sans devoir entièrement agir depuis lui. Je peux sentir l’angoisse et l’observer. Je peux éprouver le manque sans devoir immédiatement le combler. Je peux désirer réparer un lien et m’interroger sur ce qui, en moi, désire cette réparation. Je peux aimer quelqu’un et commencer à distinguer mon amour de ce que son absence réveille de beaucoup plus ancien.


Et peut-être est-ce précisément cela, le travail thérapeutique : non pas faire disparaître nos parties les plus archaïques, mais devenir suffisamment solide pour pouvoir les rencontrer sans qu’elles décident entièrement pour nous.


Ma question n’est donc plus seulement : « Pourquoi ai-je autant souffert de cette rupture ? » Elle devient : « Qu’est-ce que cette rupture est venue rencontrer de si ancien en moi pour que la douleur puisse atteindre une telle profondeur ? » Et derrière cette question en apparaît une autre : « Comment continuer à aimer profondément sans demander au lien amoureux de contenir ce que je peux progressivement apprendre à contenir en moi ? »


Je ne crois pas que la réponse consiste à ne plus avoir besoin des autres. Ce serait d’ailleurs une étrange conception de la guérison. Nous avons besoin les uns des autres. Nous avons besoin d’aimer, d’être aimés, de nous appuyer sur ceux qui comptent pour nous. La maturité psychique n’est pas l’indépendance absolue. Peut-être consiste-t-elle davantage à pouvoir vivre l’interdépendance sans que l’absence momentanée ou définitive de l’autre menace toute notre continuité intérieure.


Cette rupture m’a fait rencontrer à nouveau une fragilité ancienne. Mais elle m’a également permis de constater quelque chose que la douleur m’empêchait peut-être de voir au début : je ne suis plus l’enfant qui dépendait entièrement de l’autre pour traverser ce qui lui arrivait.


L’angoisse existe encore. La blessure aussi. Et l’amour peut demeurer. Mais aujourd’hui, je peux les contenir. Et peut-être est-ce précisément pour cela que je peux maintenant commencer à comprendre ce qui m’est arrivé.


Je crois que c’est là que commence quelque chose de nouveau. Non pas apprendre à ne plus dépendre. Mais apprendre à dépendre sans disparaître. Aimer sans me perdre. Être séparé sans me morceler. - Crédits photo : Silent
Je crois que c’est là que commence quelque chose de nouveau. Non pas apprendre à ne plus dépendre. Mais apprendre à dépendre sans disparaître. Aimer sans me perdre. Être séparé sans me morceler. - Crédits photo : Silent


Consulter après une rupture amoureuse difficile


Je suis Charles Crouzat, psychologue, et j’accompagne notamment des personnes confrontées aux relations affectives intenses, aux problématiques d’attachement et aux ruptures amoureuses particulièrement difficiles.


Une rupture peut parfois dépasser largement la seule perte de l’autre et venir réactiver des blessures narcissiques, des expériences d’abandon ou des représentations très anciennes de soi.


Si vous souhaitez travailler ce que votre propre histoire amoureuse vient réveiller en vous, je propose des consultations de psychologie et de psychothérapie à Lille, à Villeneuve-d’Ascq et en visioconférence. Vous pouvez consulter les informations sur mon cabinet de psychologue à Lille, mon cabinet de psychologue à Villeneuve-d’Ascq, ou prendre rendez-vous directement en ligne.


Charles Crouzat est psychologue à Lille et Villeneuve-d'Ascq. Il reçoit en cabinet et en visioconsultation.
Charles Crouzat est psychologue à Lille et Villeneuve-d'Ascq. Il reçoit en cabinet et en visioconsultation.

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