• Charles CROUZAT

L'individu toxique - illusion de perversité ?

En entreprise on a tous pu fréquenter un manager qu'on juge dure, insensible sur les objectifs, avec l'impression d'une absence de considération pour ses salariés. On peut tous expérimenter la présence de quelqu'un que notre petit mental amène à juger comme toxique.


La tendance naturelle est de blâmer ce dernier et de le juger durement comme étant pervers ou toxique. Ces dernières années, la toile et les réseaux sociaux regorgent de posts blâmant les managers toxiques, et proposant des recettes magiques. Le chemin est beaucoup plus profond et spirituel qu'il n'y parait. Il est un cheminement de sagesse.


De façon surprenante, si tout le monde s'accorde sur le fait qu'il ne faut pas être toxique, qui peut vraiment oser se considérer comme non toxique ? Nous tendons plus communément à penser que ce sont les autres qui sont toxiques. Pourtant... nous avons bien des chances d'être le toxique de quelqu'un.


La toxicité du manager rejoint la conjonction de deux familles de facteurs :

  1. des facteurs dispositionnels : propre à l'individu / à sa personnalité / son histoire / ses blessures et failles,

  2. des facteurs situationnels ou systémiques : propre à la situation et à l'interaction entre les différentes parties.


Le professeur Zimbardo reprenait cette citation assez parlante : "Je suis ni bon ni mauvais, je suis amalgame complexe de traits de personnalités, qui se manifestent ou non, en fonction des situations". Voilà une pensée qui nous invite à une profonde méditation sur "qui suis-je ?"... Au delà des apparences et des illusions de la caverne du petit mental (Kama manas), nous invitant à développer un mental plus conscient et éveillé, proche d'une ontologie de l'Etre (le Manas).


Crédits photo : Andrea Piacquadio - Une organisation à tendance à juger un collaborateur sur la base de facteurs dispositionnels et non systémiques. Ce qui est une grossière erreur.


Il m'arrive, en entretien de psychothérapie ou de coaching professionnel de recevoir des individus souffrant au travail.

  1. Tantôt à cause d'un patron pervers et néfaste, causant de nombreux dégâts sur une large partie de ses collaborateurs.

  2. Tantôt parce que chefs ou managers eux-mêmes, souffrent d'une répétition de schémas dans lequel ils se retrouvent embarqués malgré eux. Bien souvent ils se sentent eux-mêmes victimes.


Illustration : Prenant l'exemple de Michel. Michel est responsable d'une chaine de magasins. En tant que manager de transition il a été embauché pour réaliser une mission, celle de redresser les enseignes. Il a 12 mois pour le faire.


Michel est un professionnel très engagé, soucieux de faire du très bon travail, et en même temps, soucieux des relations humaines. Pris dans ce paradoxe, il ne comprend pas pourquoi ses collaborateurs disent le trouver toxique. Il ressent colère et injustice. Cela rentre en résonance avec sa blessure intime, d'estime de soi.


En effet, Michel a grandi dans un environnement conflictuel où il était sans cesse dévalorisé, et blâmé pour son insuffisance, malgré ses grands efforts pour bien faire. Pris dans cette injonction de la perfection ou de l'effort permanent pour être aimé d'autrui, et pour s'aimer lui-même, il prend ses missions à cœur. Célibataire à 45 ans, sans enfants, il donne un sens à son existence à travers ce qu'il accomplit au travail, et réussir les missions qu'on lui confit est important.


Crédits photo Andrea Piacquadio - Ce sont nos failles qui nous poussent à être au monde, à choisir un métier, à le faire ainsi. Le travail est un environnement d'accomplissement de l'être plus que d'accomplissement du faire.


Dans cette réussite, il se rejoue inconsciemment le fait de réussir ce qu'attendent les parents pour être aimable. De ce fait, Michel embrasse le prescrit de l'organisation comme le meilleur des employés. L'employé modèle qui travail pour accomplir ce qu'on lui demande de faire. Le carriériste, l'employé parfait, le parfait exécutant.


Sauf que le travail est la scène d'un conflit permanent entre deux grandes forces : le prescrit (<=> décisions issues de la gestion et de la direction) et le réel (<=> la réalité du terrain, sensible, émotionnelle et concrète que vivent les usagers). Le défi du manager est de concilier prescrit et réel. Sans chercher à tout prix à faire plier l'un (souvent le prescrit), en défaveur du réel.


La blessure de l'enfance - la volonté de perfection - le sentiment intime d'insécurité (engendrant peur) pousse le manager à un "agir tyrannique", sans pour autant pouvoir affirmer que l'individu est un tyran. Car nous ne sommes pas ce que nous faisons (nos actions). Le sage, conscient de lui-même et de la nature humaine le sait.


L'agir est un miroir à l'âme et la conscience humaine. Un outil d'auto-réflexion pour cheminer vers la sagesse (état intérieur de paix, de confiance et de sécurité).


Or, bien souvent, le manager, blessé narcissiquement, dans un besoin de confirmation et de sécurité, peut-être tenté de plus agir pour se sécuriser que d'agir par altruisme.


L'altruisme nécessite un puissant amour de soi. S'il n'est pas conditionné par l'amour de soi, il en est au moins une résultante.


Crédits photo Andrea Piacquadio - Pour Rousseau, ce qui différencie l'homme de l'animal, c'est sa perfectibilité, à travers la liberté de pensée et d'esprit qui lui permet de s'extraire de sa régence instinctive. Les temps de réflexion sur son agir, sont un véritable chemin de sagesse que la psychothérapie et le coaching professionnel favorisent.


Comment Michel peut-il se sortir de cette situation et quitter son étiquette de manager toxique ?

  1. En acceptant le conflit prescrit / réel : en ne cherchant pas à tout prix à faire valoir le prescrit sur réel, sans :

  2. avoir été à l'écoute du réel,

  3. avoir pu intégrer tous les acteurs dans le changement (quitte à se faire accompagner sur le déploiement du changement).

  4. En travaillant de son côté (dans l'intimité d'un coaching professionnel type HEC Paris ou d'une psychothérapie humaniste) sur ses blessures, afin de soigner la blessure narcissique (que nous avons tous en nous), et/ou d'autres.


Plus que tout autre personne, tout homme ayant une influence systémique sur autrui, se doit plus de responsabilité et de conscience sur son agir. Comme le disait Hans Jonas, dans son éthique de la responsabilité, un grand pouvoir requiert une grande responsabilité (à travers une ontologie à la vie et une heuristique de la peur poussant l'étude et l'agir conscient).


© Charles Crouzat - Psychologue, Psychanalyste, Coach professionnel


Longtemps régit par la peur, que ce soit de mal faire, ou de déplaire. J'ai été guidé par un égo fragilisé et il m'arrive encore de l'être.


J'ai longtemps été visiter le paradoxe de me penser humaniste et en même temps d'expérimenter l'exigence d'un tyran. Ce tyran, s'il a pu apparaître à certains comme blessant, il est aussi celui qui m'a protégé à un moment où j'ai expérimenté la souffrance. Comment fais-je pour m'en libérer ? J'apprends à expérimenter l'amour. Je le fais par l'écoute des différentes structures de ma personnalité :

- le corps physique (stula),

- le corps énergétique (prana),

- le corps émotionnel (linga),

- et le petit mental (kama manas).


Je le fais en apprenant à éveiller mon mental vers le mental éveillé (manas), en apprivoisant mon intuition (buddhi), en faisant confiance à l'unité du monde (atma).


Ce travail est à la fois cognitif, émotionnel, spirituel. J'apprends à voir autrement, par la pratique de l'écoute.


C'est un chemin de vie de sublimer et alchimiser nos blessures. Encore, quand je prends le temps de peser mes mots, pour faire valoir ce qui me semble juste, il m'arrive de ressentir de la peur face à la réaction de l'individu en face de moi. Cette peur est archaïque et est une mémoire cellulaire. D'un côté, heureusement qu'elle ne disparait pas trop vite, car elle me permet en retour de me souvenir que je ne suis qu'un disciple en chemin, imparfait et faillible, afin d'éviter de glisser dans un Ego spirituel.