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Ai-je manqué de fermeté ? Lettre ouverte à un amour perdu

Photo du rédacteur: Charles CROUZAT
Charles CROUZAT
il y a 7 heures
4 min de lecture
Lac des espagnols - Villeneuve-d'Ascq - Crédits : Crouzat
Lac des espagnols - Villeneuve-d'Ascq - Crédits : Crouzat

Parce que les mots parlés sont parfois plus vulnérables et imparfaits.

Amour,

Ai-je manqué de fermeté ?

 

Je me pose cette question aujourd’hui

comme on revient sur un chemin parcouru

en regardant les traces laissées derrière soi.

 

Ai-je cru qu’aimer, c’était seulement accueillir ?

Accueillir tes peurs, tes mouvements de recul,

tes interprétations, tes colères parfois,

et ces moments où quelque chose semblait t’emporter loin de moi.

 

Ai-je trop voulu être doux là où il aurait parfois fallu être solide ?

 

Car j’apprends une chose étrange, amour :

la douceur ne protège pas toujours.

Il arrive même qu’elle fasse davantage souffrir.

 

G. Schwing l’écrivait déjà en 1943 :

« L’indulgence tendre peut conduire à un plus grand retrait

si elle accroît les sentiments de culpabilité. »

 

Cette phrase m’a arrêté. Parce que soudain, j’ai pensé à toi. À nous.

À toutes ces fois où j’ai voulu ne pas te brusquer, ne pas t’envahir, ne pas ajouter de violence à ce que je sentais déjà trembler en toi.

 

Peut-être ai-je parfois confondu la bienveillance avec l’absence de limite.

Peut-être aurais-je dû savoir dire : Stop.

 

Stop, amour.

Ce que tu ressens est réel,

mais ce que tu imagines de moi ne l’est peut-être pas.

 

Stop.

Ce bouquet de muguet n’est peut-être qu’un bouquet de muguet.

Ce poème parlant d’un combat intérieur n’est peut-être pas une menace contre toi.

 

Et cet homme devant toi,

que tu regardes soudain avec effroi,

n’est peut-être pas devenu en quelques instants

le monstre que ta peur te montre.

 

Peut-être aurais-je dû rester là,

plus ferme, plus tranquille, et te dire :

Je ne te laisserai pas faire de ta peur

la seule réalité entre nous.

 

Non pour nier ce que tu éprouves.

Mais précisément parce que je le respecte.

Car j’apprends aussi que la limite peut être une forme d’amour.

Une manière de dire à l’autre :

je peux accueillir ce qui te traverse sans me laisser détruire par lui.

Et peut-être aussi :

tu n’as pas besoin d’avoir peur de ce qui existe en toi.

 

Frieda Fromm-Reichmann mettait en garde

contre cette acceptation silencieuse de la violence

parlée ou agie.

Non seulement pour se protéger soi,

mais aussi par respect pour l’autre,

pour lui permettre de préserver quelque chose de son propre respect.

 

Et cette idée me bouleverse.

Parce que parfois je crains, amour,

que derrière ta colère, derrière ta défiance,

derrière la nécessité peut-être de me tenir très loin,

il existe aussi une peur plus secrète :

celle de ce que tu as pu ressentir,

penser, dire, ou faire,

lorsque la tempête était là.

 

Alors peut-être aurais-je dû

davantage protéger notre frontière.

La tienne. La mienne. La nôtre.


Te montrer que je pouvais rester debout sans te rejeter,

et poser une limite sans cesser de t’aimer.

Car la proximité elle-même peut devenir effrayante.

 

Fromm-Reichmann écrivait combien

se rapprocher de quelqu’un

peut faire naître la peur

de ne plus pouvoir lui cacher

ce que l’on trouve laid en soi :

 

ses mouvements hostiles,

sa colère,

ses contradictions,

ses désirs,

tout ce que l’on préférerait parfois

tenir loin du regard de celui qu’on aime.

 

Et là encore, j’ai pensé à toi.

 

À cette proximité qui semblait parfois augmenter ta crainte.

À cette peur de dépendre.

À cette nécessité soudaine de reprendre de la distance.

À cette frontière entre toi et l’autre qu’il fallait peut-être protéger pour ne pas avoir le sentiment de te perdre.

 

Alors aujourd’hui, puisque la distance est là,

je veux au moins te dire ceci.

 

Non, amour.

Je ne te trouve pas laide.

Je ne te trouve pas monstrueuse.

Je ne crois pas que ce qui peut surgir de plus sombre en nous

dise toute la vérité de ce que nous sommes.

 

Et oui, il faut parfois être sacrément bien accroché

pour aimer quelqu’un dans la tempête.


Mais lorsque l’horizon se dégage,

lorsque ma propre peur s’apaise,

lorsque je retrouve suffisamment de lumière

pour regarder notre histoire sans être emporté par elle,

je vois autre chose.

 

Je vois de la souffrance.

Je vois de la peur.

Je vois deux êtres imparfaits

qui ont parfois cherché à s’aimer

avec des blessures qu’ils ne savaient pas encore nommer.

 

Et je peux alors tenir ensemble deux vérités.

 

Non.

Ce n’était pas juste de me rejeter avec une telle violence.

Ce n’était pas juste de me prêter des intentions qui m’étaient étrangères.

Ce n’était pas juste que je devienne dans ton regard quelqu’un que je ne reconnaissais plus.

 

Et pourtant, oui.

Je peux entendre aujourd’hui qu’une souffrance immense ait pu te faire vivre les choses ainsi.


L’un n’efface pas l’autre. 

Peut-être est-ce cela que je n’avais pas encore appris.

 

Aimer sans tout accepter.

Comprendre sans tout excuser.

Accueillir sans disparaître.

Poser une limite sans abandonner.

Dire non sans retirer son amour.

 

Et si un jour la vie nous permettait de nous retrouver autrement,

c’est ainsi que j’aimerais t’aimer.

Non plus seulement en essayant d’apaiser chacune de tes peurs,

mais en apprenant à devenir un allié suffisamment tendre pour accueillir ce qui tremble,

et suffisamment solide pour ne pas laisser la tempête décider seule de la réalité.

 

J’aimerais apprendre avec toi à reconnaître ces forces qui parfois nous dépassent.

Les tiennes. Les miennes. Non pour les vaincre,

mais pour qu’elles cessent de choisir à notre place.

 

Pour que ni la peur,

ni la honte, ni la colère,

ni nos vieilles blessures

ne décident seules de ceux que nous pouvons aimer.

 

Et peut-être qu’aimer vraiment

commence quelque part ici :

lorsque deux êtres peuvent se rapprocher

sans devoir se perdre,

se séparer sans devoir se détruire,

se voir imparfaits

sans devenir monstrueux

dans le regard l’un de l’autre.

 

Je t’aime, amour.

Et si je me trompe encore dans mes mots, pardonne-moi.

Je cherche. J’apprends. Je chemine.

Je suis aussi imparfait que toi, vois-tu.

 

Et peut-être est-ce précisément pour cela

que j’aurais dû comprendre plus tôt

que parfois, pour aimer tendrement,

il faut aussi savoir dire stop.

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