Ce que je dois laisser libre - Poème pour l’anniversaire d’un amour perdu
- Charles CROUZAT

- il y a 5 heures
- 4 min de lecture

Certains textes demandent à être écrits. D'autres, à être dits. Vous pouvez écouter celui-ci en poursuivant votre lecture.
Ça va être ton anniversaire, et cela m’émeut.
Comment te le souhaiter
quand le plus tendre des présents
est peut-être celui que je ne déposerai pas à ta porte ?
J’y ai pensé longtemps.
Que puis-je t’offrir aujourd’hui
sinon cette distance que tu m’as demandée,
ce silence que parfois je déteste
et que pourtant je garde,
parce qu’il est devenu
une manière de prendre soin de toi ?
Moi, je vais de bas en hauts,
et de hauts en bas,
avec toi partout entre les deux.
Tu traverses mes journées
sans y être.
Comme un membre perdu
dont le corps conserverait la mémoire,
il m’arrive encore de chercher ta présence
là où je sais pourtant
que je ne te trouverai plus.
On le savait.
On se le disait.
Alors je me demande parfois :
comment fait-on pour s’amputer
de quelqu’un que l’on aime ?
Et surtout, mon amour,
j’espère que tu ne t’es pas trop fait mal
en le faisant.
***
J’ai beaucoup cherché à comprendre.
Peut-être trop.
J’ai convoqué Klein,
le bon sein et le mauvais,
les objets que l’on aime
et que l’on attaque précisément
parce qu’ils comptent trop.
Je me suis demandé
si j’étais devenu le mauvais sein,
celui qui frustre,
celui dont il faut se protéger
pour ne plus sentir combien on en dépend.
Je me suis demandé aussi
si tu ne t’étais pas sentie assez aimée,
au milieu même d’un amour immense.
Ou si, au contraire,
être aimée ainsi,
aimer ainsi,
était devenu trop vertigineux.
Mais je ne sais pas.
Et peut-être aimer signifie-t-il aussi cela maintenant :
renoncer à savoir à ta place.
***
Alors je me demande seulement comment tu vas.
Si tu tiens le coup.
Si parfois quelque chose de moi te manque
comme quelque chose de toi me manque.
Si le sein autrefois redouté
redevient quelquefois, dans la solitude,
celui qui avait aussi nourri.
Ou si tu as trouvé ailleurs
une autre source où boire,
une autre chaleur,
un autre monde.
Cette pensée me serre le cœur.
Mais aimer quelqu’un
n’est pas posséder l’endroit
où il vient étancher sa soif.
***
Moi, je t’aime encore.
Voilà la chose la plus simple
au milieu de toutes celles
que j’ai essayé de comprendre.
Je t’aime.
Et puisque je t’aime,
je ne viendrai pas forcer ta porte.
Je ne te demanderai pas
de me rassurer sur ce que nous avons été.
Je ne te demanderai même pas
de porter mon manque.
Je vais essayer de le porter moi-même.
C’est peut-être cela, aujourd’hui,
la forme active de mon amour :
dompter le manque,
traverser le chagrin,
et te laisser malgré tout
la place que tu m’as demandée.
***
J’aurais aimé que nous sachions faire autrement.
Comme Albert et Maria,
reconnaître un jour sans honte :
oui, quelque chose nous lie ;
oui, nous avons besoin l’un de l’autre ;
oui, aimer rend dépendant, vulnérable,
terriblement vivant.
Et peut-être aurions-nous pu
ne plus avoir peur de cela.
Transformer nos projections,
réunir ce que nous avions clivé,
reprendre en nous nos ombres,
apprivoiser cet étranger intérieur
que parfois nous déposons dans l’autre
jusqu’à ne plus reconnaître
celui que nous aimions.
Faire de tout cela
non pas une destruction,
mais une alchimie.
Je ne sais pas si cela aurait été possible.
Je ne sais même plus
si tu le voudrais.
Et cette ignorance aussi,
je dois apprendre à l’aimer.
***
La déchirure est immense.
À la hauteur, peut-être,
de ce que ce lien représentait pour moi.
Et pourtant quelque chose demeure.
Non pas l’attente qui réclame.
Non pas la main qui retient.
Quelque chose de plus silencieux :
la gratitude de t’avoir aimée,
la douleur de t’avoir perdue,
et cet amour qui cherche maintenant
à ne plus rien exiger de toi.
Alors pour ton anniversaire,
je ne déposerai peut-être rien dans tes mains.
Ni fleurs.
Ni promesse.
Ni explication.
Seulement, quelque part où tu ne l’entendras pas,
ces quelques mots :
Joyeux anniversaire, mon amour.
Où que tu sois,
quoi que tu ressentes,
quelle que soit désormais ta route,
je te souhaite d’être heureuse.
Et moi,
je continuerai d’apprendre
à aimer ce qui fut,
ce qui demeure en moi,
et ce que je dois laisser libre.
Pour aller plus loin
Ce poème est né d’une expérience de rupture et d’une réflexion plus large sur ce qui peut arriver lorsque l’amour, la peur de perdre l’autre, le clivage et les projections viennent bouleverser profondément le lien.
Il constitue peut-être aussi l’aboutissement d’un cheminement : après avoir longtemps cherché à comprendre ce qui avait pu se produire chez l’autre, en moi et entre nous, accepter qu’une part de l’expérience demeure inaccessible - et que respecter l’autre puisse aussi signifier renoncer à savoir à sa place.
Si vous cherchez à comprendre comment une personne profondément aimée peut parfois être soudainement vécue comme menaçante ou « mauvaise », j’explore la question du clivage et de la crise état-limite dans la relation amoureuse dans Pourquoi ma partenaire (borderline) me voit comme un monstre ? Comprendre le clivage et la crise état-limite
Si vous vous reconnaissez davantage dans l’expérience de celui qui reste - la sidération, la culpabilité, le sentiment de ne plus se reconnaître dans le regard de l’autre et la difficulté à retrouver confiance dans sa propre perception - vous pouvez poursuivre avec Quand on devient « le monstre » dans le regard de l’autre : traumatisme relationnel, blessure narcissique et perte de soi.
Enfin, si vous souhaitez comprendre ce qui peut se produire entre deux psychismes, lorsque les peurs, les projections et les réactions de chacun commencent à transformer la relation elle-même, j’explore les travaux de Melanie Klein, Wilfred Bion et Harold Searles dans Quand je deviens ce que tu redoutes : identification projective et "folie à deux" dans la relation.
Ces trois textes abordent finalement trois questions différentes : ce qui peut se passer chez l’autre, ce que son changement de regard peut produire en soi, et ce que deux êtres peuvent progressivement produire entre eux.
Le poème commence peut-être là où ces tentatives de compréhension rencontrent leur limite : lorsque penser ne consiste plus à trouver une explication définitive, mais à accepter de ne pas tout savoir, et à laisser libre ce que l’on ne peut ni retenir ni réparer.



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